Les orthos mènent l’enquête

Petit test pour commencer sur ce sujet croustillant sur les gros mots, combien de fois par jour prononcez-vous une insanité ? Allez, vous lisez un journal, faites votre petit état des lieux en interne tant que personne ne vous regarde !

Quels sont vos préférés (poils au nez) ?

Vous êtes plutôt dans le gros mot ancien, souvent à rallonge, du type « gibier de potence » et « Mille millions de mille sabords »  ou un style plus « frais » qui « clash » avec vos « darons », eh ouais « déso pas déso ! » ?

Ou alors vous, votre truc, c’est la logorrhée du juron, c’est le printemps qui sort tous les jours de votre bouche, vous avez un bon gros langage bien fleuri comme on aime !? À moins qu’au contraire, il soit très rare que vous vous laissiez aller à ces insanités… À la limite, peut être qu’une fois ou deux un « saperlipopette » vous aura échappé (mais ça ne compte pas parce que c’était le jour où vous avez oublié vos clefs dans votre appartement en claquant la porte, votre chat (ou votre grand-mère) était malade, et en plus votre banquier vous appelle au sujet de votre découvert de fin de mois.)

Bon pour tout vous dire, le comité de rédaction s’est plié à l’exercice, et il en ressort que nous ne sommes pas des accros du gros mot, même si on a dû avouer avoir parfois lâché un « putain de bordel de couilles ». De temps en temps, c’est libérateur.  

Gros mot ! Qui es-tu ?

De (fructueuses) recherches nous ont amenées à lire les articles de François Perea chercheur sur le langage à Montpellier. Ce que l’on en retient, c’est qu’alors même qu’ils sont une « parole interdite », nous les connaissons tous et de surcroît ils sont universels. Loin d’être une espèce menacée, ils sont cependant exclus du langage socialement policé. Mots tabous, mots qui choquent, enfants terribles qui viennent tester les limites du pudique, véritables outils normatifs du registre de langue. Le fonds de commerce des gros mots concerne principalement la sexualité, la religion, et la défécation.

Et là, première interrogation, quelle différence faisons-nous entre gros mot, injure, obscénité, juron… ?

Commençons par l’obscénité, qu’il faut distinguer du gros mot, par exemple : si vous dites « putain » en faisant référence à une fille de joie, vous êtes carrément obscène, alors que vous êtes juste vulgaire en disant putain parce qu’un chauffard vient de vous faire une queue de poisson.

Le juron est plutôt du genre incontrôlable, c’est le « merde » interjectif qu’on lâche sans le vouloir sous le coup de la surprise ou de l’émotion. Il s’agit presque d’un acte physique étant donné que nous ne programmons pas cette production langagière.

A l’inverse, l’injure est adressée, et naturellement, quand vous insultez quelqu’un, vous adaptez votre vocabulaire à l’heureux destinataire de votre mécontentement. Mais attention ! Toutes les insultes que nous proférons ne sont pas des gros mots ! Vous pouvez traiter votre voisine de « dinde », ou votre petit(e) ami(e) de « grosse patate », vous n’êtes pas dans le vulgaire, c’est même peut-être gentil de votre part ! Ou drôle.

La place des gros mots dans le développement du langage

« Trou, trou, une vache qui pisse dans un tonneau c’est rigolo mais c’est salop ! »

Ces souvenirs d’enfants subsistent dans nombre de nos têtes, et pourtant nos enseignants n’aimaient pas trop nous les entendre dire… En effet Stanislaw Tokiewicz nous rappelle dans son article Comment prendre en compte la parole de l’élève que les gros mots font l’objet d’une interdiction totale à l’école depuis 1880. Ce psychiatre français s’interroge alors sur l’utilité de cette prohibition pure et simple, qu’il ne considère pas comme efficace, et il suggère qu’ « il faut en discuter ». Car plusieurs auteurs le répètent, les gros mots ont une fonction essentielle dans l’apprentissage de la langue, et la socialisation de l’enfant.

Les jurons arrivent chez les petits de 2-3 ans, ce qui coïncide avec la phase d’acquisition définitive de la propreté. Ils servent d’abord à montrer que l’on a compris à quoi servent les toilettes, grande fierté des petits ! L’école et la socialisation secondaire n’ont donc pas de rôle dans ces premiers essais inventifs. La censure des gros mots et la compréhension de leur utilisation en société intervient par la suite.

Selon Patrick Boumard et Déborah Meunier, les gros mots n’ont pas la même la même fonction selon l’âge de l’enfant : 

  • À partir de 3 ans, les enfants se servent des gros mots pour défier. Ces mots sont lancés afin d’explorer les limites de leur territoire lexical, qui évidemment sera différent en fonction de la norme de leur milieu. La fonction recherchée est perlocutoire. Pour les petits, ces gros mots ont souvent rapport aux excréments, à l’action de tartir. François Perea fait alors le lien avec Françoise Dolto : l’enfant à cet âge commence à être privé du plaisir du contact physique avec la mère, qui ne le vêt plus, ne le torche plus… Cette frustration (difficile pour les enfants comme pour les mères) pourrait-elle expliquer le besoin du recours au « pipi/caca » et autres « boudins » ?

Petit intermède musical : certains d’entre vous connaissent peut être Vincent Malone, chanteur pour enfants qui rencontre beaucoup de succès avec des textes tels que :

« Colique Dans Les Prés
surgissent surgissent
Colique Dans Les Prés
Je n’ai pas de papier
Les Feuilles d’automne emportées par le vent, en ronde monotone tombant tourbillonnant »

Pour Pierre Guiraud, les gros mots feraient partie d’un instinct fondamental bridé par la société et ses interdits. Dire un gros mot servirait donc, un court instant, à se libérer des règles de vie. Très tôt arrive l’interdiction de jouer avec ses excréments et de les explorer ; ainsi, l’enfant joue donc avec les mots.

  • A l’âge de 7 à 9 ans, l’enfant manie les injures et gros mots de façon stratégique : il s’agit à la fois de s’intégrer au groupe et de se démarquer en indignant son auditoire. C’est à cette période que l’insulte peut devenir jeu, notamment dans la cour de récré, et cette pratique persiste jusque dans le langage adulte. Parallèlement les enfants apprennent à se servir de l’insulte adressée pour blesser leur interlocuteur. Peu à peu ils vont même devenir experts dans l’art de jouer avec les situations pour faire passer l’injure pour un divertissement… Et manier ainsi parfaitement la pragmatique. Le sujet de ces gros mots bascule à ce stade vers le sexuel (gros zizi !) et le domaine des émotions, taboues. Souvenez-vous de votre réaction en CE1 quand à vos copines vous disiez que vous étiez amoureuse du petit Thibault du fond de la classe…

« Ouh la menteuse, elle est amoureuse ! » Dorothée 

De plus, comme chez l’adulte, les gros mots sont une façon d’exprimer la colère, douleur ou frustration. Ils imitent les grands et comprennent assez vite cette fonction plutôt utile quand on a peu de mots pour dire ce qu’on ressent et que pleurer ne suffit plus. Puis, c’est la crise langagière, parmi beaucoup d’autres crises, avec l’entrée dans l’adolescence, et l’explosion exponentielle de la vulgarité dans toutes ses fonctions !

Gros mots : Ado, y es-tu ?

D’après Claudine Moïse, professeure des universités et responsable d’un projet de recherche sur la violence verbale à Grenoble, le langage, dont les gros mots font partie de la construction de soi à l’adolescence représente un enjeu majeur dans la construction de soi. Les pratiques langagières à cette époque du développement (et notamment à forte connotation sexuelle) apparaissent comme primordiales dans l’expression de la personnalité naissante de l’adolescent.  Les gros mots appartiennent aussi aux rituels des jeunes générations, et leur propre lexique de quolibets sont intrinsèques à leur culture, comme une marque d’appartenance forte.  

Les affronts adressés sont maitrisés, c’est l’entrée dans le langage adulte. Il ne faut cependant pas confondre une utilisation des gros mots faite par besoin de révolte et d’affirmation de soi, et celle qui est la marque d’une souffrance plus profonde, un cri de détresse qui réclame le respect… via des mots crus, des menaces et des « fils de pute ».

Néanmoins la chercheuse nous interpelle sur la complexité des codes langagiers actuels, qui sont sujets à des évolutions majeures et régulières liées aux contextes sociétal et d’explosion technologique actuels, même si les langues et les codes sont par nature dans une évolution constante. Source parfois de friction générationnelle.

C’est aussi la destinée des gros mots qui connaissent parfois une « désémentation », c’est-à-dire qu’ils perdent de leur puissance de transgression pour entrer dans un langage courant. La charge sémantique du gros mot s’amenuise.

Mais con, ce n’est pas un gros mot… si ?

Devenu mot banal, il est rare de passer un jour sans qu’il n’apparaisse au coin de notre bouche ou de nos cochlées. « Con » est représentatif d’un mot ayant subi une  « désémentation » au cours du temps. Comme d’autres « putain » et « sa mère » il a plutôt un rôle de ponctuation dans le discours d’aujourd’hui.  Issu du mot latin « connus » au XIIe siècle, il se rapporte à la vulve de la femme et signifie bêtise, ou l’incapacité à raisonner. Claudine Moïse met en exergue le fait que  souvent les gros mots ont une charge plus offensante quand ils se réfèrent à la sexualité de la femme. Une dame dépravée est une salope, alors que dire « mon salop » à un pote est plutôt mignon… D’ailleurs, je n’arrive jamais à me souvenir du masculin de pute… Bref mesdames, il y a encore du pain sur la planche, même pour les planches à pain.

Gromologie appliquée

Un avantage majeur des gros mots (y compris pour la rééducation orthophonique ?) c’est sa dimension de création. La motivation étant au RDV, les possibilités d’invention sont quasi illimitées, les combinaisons de mots grossiers croustillantes… Que du bonheur ! Evidemment nous ne vous conseillons pas non plus de  tomber dans l’extrême, genre syndrome de Gilles de la Tourette !

L’orthophoniste, qui « remet droit le langage » est un rééducateur du langage, alors dans quelle mesure intervient-il aussi dans l’encadrement du langage grossier ? Le français standard étant la référence de l’orthophoniste, quelle place accorder aux gros mots au sein de la rééducation pour entrer en contact avec le patient ? En veillant au bien être du patient, l’orthophoniste ne se doit-il pas de donner à voir les registres de langues et les normes de vie en société ?

Acloque Claire

 

SOURCES

https://www-cairn-info.docelec.univ-lyon1.fr/les-gros-mots–9782130477983.htm

https://www-cairn-info.docelec.univ-lyon1.fr/article.php?ID_ARTICLE=LETT_083_0029

https://www-cairn-info.docelec.univ-lyon1.fr/article.php?ID_ARTICLE=LETT_083_0053

https://www-cairn-info.docelec.univ-lyon1.fr/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2013-4-page-64.htm?1=1&DocId=304021&hits=2347+2339+2338+2077+2076+2072+2069+2066+2065+2057+

http://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/82/151/94013_15494_19481.pdf

https://www.lecurionaute.fr/langage-jeunes-ados-2017-lexique-mots-termes-dictionnaire/

http://www.cnrtl.fr/definition/con

http://www.cnrtl.fr/definition/tartir

C. Moïse, Gros mots et insultes des adolescents, dans La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2011/1, n°83-84, p. 184.

F. Dolto, l’image inconsciente du corps, Editions du seuil, 1984

D. Meunier, « Circulations et codes langagiers dans la cours de récré », Diversité, n° 151, décembre 2007

Boumard, Les gros mots des enfants, Paris, Stock, 1979

F. Perea, Les gros mots, paradoxes entre subversion et intégration, dans La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2011/1, n°83-84, p. 184.

C. Rouayrenc, Les gros mots, Paris, puf, coll. « Que sais-je ? », 1996, p. 124.

N. Huston, Dire et interdire, éléments de jurologie, Paris, Payot, 1980, p. 40-41.